Une histoire des communautés utopiques du XVIe siècle à nos jours
Histoire résumée des commautés utopiques, du XVIe siècle à nos jours, agrémentée d'images, d'audios et de vidéos du domaine public.

Communauté utopique ?
"Communauté utopique" désigne ici un groupe d'au moins cinq personnes ayant librement choisi :
- de vivre ensemble dans un espace circonscrit ;
- de mettre en œuvre un projet collectif, le plus souvent en rupture par rapport à la société dominante ;
- de donner la priorité au bien commun sur les choix individuels ;
- de partager tout ou partie de leurs biens et/ou de leurs revenus.
(Miller 1999 pp.xxii à xxiv)
Ce projet collectif varie beaucoup d'une communauté à une autre. Il peut s'agir d'un projet économique, écologique, artistique, politique, religieux; égalitaire, éducatif, amoureux... Souvent d'une combinaison de plusieurs de ces domaines. Parfois simplement d'accéder à une certaine qualité de vie avec peu de moyens.
Quatre grandes périodes historiques
Ainsi, du XVIe au XVIIIe siècle, la motivation dominante est d'ordre religieux. Typiquement, des dizaines de groupes de protestants de diverses obédiences partent en Amérique du Nord pour fuir les persécutions qu'ils subissent en Europe.
Ainsi, du XVIe au XVIIIe siècle,la motivation dominante est d'ordre religieux. Typiquement, des dizaines de groupes de protestants de diverses obédiences partent en Amérique du Nord pour fuir les persécutions qu'ils subissent en Europe.
Du début du XIXe au début du XXe siècle, c'est la motivation politico-économique qui devient prépondérante. Des dizaines de communautés utopiques se constituent alors en réaction aux bouleversements sociaux et économiques de la révolution industrielle. Dans ces "laboratoires de l'utopie" (Craigh 1983) que constituent les communautés, on expérimente des modes de vie économiques et politiques inédits avec en ligne de mire un changement radical de société.
Les années 1960 et 1970 constituent un autre moment fort. Les communautés éclosent alors par milliers - même si la plupart s'éteignent aussi rapidement qu'elles se forment. Typiquement, de jeunes adultes issus des classes moyennes, déçus par le bilan de l'activisme politique (guerre du Vietnam, mai 1968..), choisissent la voie de la transformation psychosociale. C'est-à-dire qu'ils explorent leur monde intérieur et leurs rapports aux autres au sein de groupes - notamment "hippies" ou "new age".
Enfin, après un net reflux dans les années 1980, on assiste depuis les années 1990-2000 à un progressif renouveau du mouvement communautaire. Plus structurées et plus outillées qu'auparavant, les communautés sont aussi plus diverses que jamais. Mais ont tout de même souvent pour dénominateur commun une forte motivation d'ordre écologique, en réponse à la catastrophe environnementale qui s'annonce.
POURQUOI CE DECOUPAGE EN QUATRE PERIODES ?
Le découpage que nous avons choisi de faire en quatre périodes particulièrement fécondes s'appuie sur (et combine) les recherches de plusieurs spécialistes des communautés.
D'après la sociologue Rosabeth Moss Kanter, la motivation principale présidant à la création d'une communauté donnée est soit religieuse, soit politico-économique, soit psychosociale. Et à chacune de ces motivations correspond une "vague" historique.
Commitment and Community, l’étude historique et sociologique entreprise en 1972 par Kanter, fait référence en matière d'analyse des communautés "intentionnelles" (ou utopiques). L'autrice y distingue trois types de "motivations initiales" présidant à la création des communautés :
- "le désir de vivre en accord avec des valeurs spirituelles et religieuses", qui va de pair avec "le rejet de l'immoralité de l'ordre établi"
- "le désir de réformer la société en soignant ses maux économiques et politiques", qui va de pair avec "le rejet de l'injustice et l'inhumanité de l'establishment"
- "le désir de promouvoir le développement psychosocial de l'individu en le mettant en contact étroit avec ses pairs", qui va de pair avec "le rejet de l'isolement et l'aliénation dans la société environnante."
(Kanter 1972 p.3-8)
L'auteur définit alors trois grandes "vagues" historiques, correspondant peu ou prou à chacune de ces trois motivations :
- du XVIe siècle jusque vers 1845, la première vague est essentiellement religieuse;
- de 1820 à 1930 (avec un pic dans les années 1840), prédominent des motivations économiques et politiques;
- de 1945 à 1970 (avec un pic dans les années 1960), ce sont plutôt des considérations d'ordre psychosocial qui motivent la création des communautés utopiques.
Un autre sociologue, William L. Smith, ajoutera plus tard au découpage historique proposé par Kanter une quatrième vague, qu'il qualifie d’"éclectique" et qui débute dans les années 1980 (Smith 2002).
D'autres auteurs mettent en avant des catégories historiques différentes.
Ronald Creagh, spécialiste des expériences libertaires nord-américaines, propose dans Utopies américaines une séquence historique de quatre cycles :
- de 1800 à 1860, le cycle des associations communistes (Owen, Fourier) et des communautés individualistes (Warren)
- de 1856 à 1914, le cycle des communautés socialistes fondées lors de l’expansion vers l’Ouest
- de 1914 à 1960, le cycle des expériences nommément anarchistes en réaction à l’industralisation
- de 1960 à 2000, le cycle des communautés hippies et de la contestation politique
(Creagh 2009 pp.37-41)
Cette classification pose toutefois problème. Concernant le premier cycle, par exemple, Craigh associe les expériences communistes aux expériences individualistes de Warren qui relévent plutôt de l'anarchisme. Il place aussi parmi les expériences communistes les phalanstères fouriéristes qui sont foncièrement inégalitaires.
Nous lui préfèrerons une autre périodisation, proposée par l’historien Jean-Christian Petitfils.
Dans Les communautés utopistes au XIXe siècle, Petitfils définit trois catégories de communautés :
- des communautés "socialistes ou communistes, caractérisées par une organisation bureaucratique et une volonté de répartion égalitaire des biens et des produits"
- des communautés "fouriéristes, plus proches de la simple coopérative de production et de consommation, visant à crééer l'harmonie dans la diversité et l'inégalité"
- des communautés "anarchistes, qui avaient pour principe de rejeter toute organisation, toute hiérarchie, toute règle contraignante pour mieux laisser s'épanouir la liberté et la spontanéité créatrice de l'homme".
(Petitfils 1982 p.17)
Pour ce qui est plus particulièrement de la période 1967-1975, l'historien nord-américain Timothy Miller distingue, dans The 60s Communes : the Hippies and Beyond, trois catégories de communautés, non exclusives les unes des autres :
- les communautés contreculturelles de retour à la terre
- les communautés religieuses et spirituelles
- les communautés séculières aux motivations politiques ou sociales
(Miller 1999 p.69)
Nous choisissons de découper l'histoire des communautés en quatre périodes
Tout d'abord, nous parlons de "périodes" plutôt que de "vagues" communautaires. L'image de la vague - une montée jusqu'à un pic, suivi d'un creux - est certes pertinente pour la période 1967-1975. Mais elle l'est beaucoup moins pour la période religieuse (caractérisée par une succession de montées et de descentes étalées sur trois siècles), pour le XIXe siècle (où l'on a un pic dans les années 1840 puis un autre au tournant du siècle) ou pour le moment actuel (où l'on constate une lente remontée depuis les années 1990).
Ensuite, le qualificatif "éclectique" proposé par Smith pour la période actuelle nous semble peu discriminant. On pourrait tout aussi bien l'appliquer aux années 1960, voire au XIXe siècle. Nous lui préférons le qualificatif "écologique" qui, s'il ne dénote pas l'unique motivation des communautés utopiques actuelles, en représente toutefois certainement un dénominateur commun (voir par exemple (Butcher 2021).
Par ailleurs, différemment de Smith, nous préférons faire débuter cette quatrième période dans les années 1990 plutôt que dans les années 1980, période de déclin communautaire en Europe.
Nous modifions aussi légèrement la classification de Kanter dont les deux premières "vagues", censées correspondre à des motivations "prédominantes", se chevauchent en partie. Notre première période ("religieuse") va donc du XVIe au XVIIIe siècle. Et la seconde ("politico-économique") couvre un XIXe siècle quelque peu décalé, débutant aux USA dans les années 1820 avec la communauté New Harmony de Robert Owen et se terminant dans les années 1920 en Europe avec les dernières communautés libertaires nées à la Belle Epoque.
Enfin, si la troisième période (“psychosociale”) est bien circonscrite aux années 1967-1975 par les travaux de Miller, ceux-ci concernent uniquement l'Amérique du Nord. En y intégrant des communautés d’autres pays, nous sommes amenés à élargir cette période un peu au-delà de 1975.
En résumé : quatre grandes périodes et des subdivisions
Nous divisons donc l'Histoire des communautés utopiques en quatre grandes périodes :
1 - la période religieuse, du XVIe au XVIIIe siècle
2 - la période politico-économique correspondant à un XIXe siècle décalé, des années 1820 aux années 1920
3 - la période psychosociale de 1967 à la fin des années 1970
4 - la période écologique à partir des années 1990
En complément, les deuxième et troisième périodes sont découpées comme suit.
Concernant la seconde période (XIXe siècle), nous adoptons la partition proposée par Petitfils en trois catégories de communautés, exclusives les unes des autres : communistes, fouriéristes et anarchistes.
Concernant la troisième période (1965-fin des années 1970), nous adoptons la partition proposée par Miller en trois catégories non exclusives les unes des autres : contreculturelles, religieuses, politiques/sociales.