Josiah Warren et le courant anarchiste aux États-Unis (1827-1864)

Josiah Warren (1798-1874), précurseur de l'anarchisme aux Etats-Unis (auteur inconnu, Wikimedia Commons)
Amour libre, nudisme, végétarianisme, monnaie locale, commerce égalitaire,: non, nous ne nous sommes pas trompés d'époque. Nous parlons bien du début du XIXe siècle, quand le courant anarchiste nord-américain inaugure très tôt une série d’expériences communautaires extrêmement original.
L'initiateur de ce courant communautaire aux Etats-Unis est un imprimeur et inventeur de Boston nommé Josiah Warren. Pendant 35 ans, de 1829 à 1864, Warren n'arrête pas. Il enchaîne les initiatives fondées sur le trépied souveraineté individuelle, éducation libertaire et commerce égalitaire.
En 1825, fasciné par les discours utopistes de Robert Owen, le jeune Warren ferme son entreprise et part avec sa famille dans l'Indiana tenter l'aventure de New Harmony. Très vite, il se rend compte que l’expérience communautaire communiste d'Owen est vouée à l’échec. ll l'accompagne tout de même pendant deux ans afin d'en tirer les leçons. Il constate notamment que « les concessions et les compromis (sont) indispensables »[Ecrits de Warren, 1856]. Inversant la perspective d’Owen, il fondera plusieurs communautés d’un genre nouveau, sur la base du pragmatisme et de l’individualité.
Warren réprouve tout ce qui, à New Harmony, cherche à promouvoir la conformité : le principe de communauté des biens, les règles de vie édictées par avance, l’exigence de coopération, les "Constitutions" successives ; bref, tout ce qu'il nomme les "unions d'intérêts" qui, pour lui, sont "en guerre directe avec l'individualité" (voir plus bas la citation complète).
De son passage à New Harmony, Warren reprend tout de même à son compte deux éléments importants. D’abord, la mise en oeuvre d'un mode d'éducation très ouvert, laissant place au dialogue et valorisant l’apprentissage manuel autant qu'intellectuel. En second lieu, l’idée d’une monnaie fondée sur le temps de travail, de sorte que les échanges commerciaux soient les plus égalitaires possible.
Souveraineté individuelle, éducation libertaire et commerce égalitaire formeront dès lors le trépied sur lequel vont reposer les nombreuses expériences novatrices proposées par Warren.

Billet d'une banque de temps créée par Josiah Warren (1857, Source complète dans l'article Josiah Warren's labor notes)
En 1827, peu de temps après son départ de New Harmony, il inaugure à Cincinatti un premier "magasin du temps" (time store). Les marchandises y sont vendues à prix coûtant, auquel s’ajoute un montant équivalant au temps de production. L'expérience dure peu mais cela ne l'empêche pas de créer dans la foulée deux autres magasins du même acabit. Car Warren ne recherche ni la réussite matérielle ni la longévité. Il désire avant tout tester dans la pratique ses idées anarchistes.
Débute alors une longue séquence de trente-cinq ans, de 1829 à 1864, au cours desquels plusieurs communautés voient le jour puis s'éteignent après un laps de temps souvent assez court.
Il y a d’abord Spring Hill (Ohio, 1829-1833), où les enfants apprennent plusieurs métiers manuels et où circule une sorte de monnaie locale permettant des échanges fondés sur le temps de travail. Suivent Tuscawaras (Ohio, 1833-1835) et Utopia (Ohio, 1847-1860 ?).
Warren quitte Utopia en 1849 pour s’installer à New York. Il lance alors, avec la participation de Stephen Andrews (cf Guarneri 1991), la plus célèbre de ses expériences communautaires, Modern Times (Brentwood, Long Island, 1851-1864).
Les communards des "Temps modernes" sont ambitieux. S'ils s'installent dans les environs de New York c'est pour attirer un grand nombre de participants - plus de mille, espèrent-ils - afin de garantir l'autosuffisance économique. Potager, monnaie locale, système de temps-travail, amour libre, végétarisme, hydrothérapie, musique, théâtre… Modern Times est une communauté d’avant-garde où l'on discute de tout et où l'on s'efforce de pratiquer ce que l'on proclame.
Mais l’expérience anarchiste attire finalement surtout des touristes et des curieux qui ne partagent pas les valeurs des pionniers. Les effectifs ne dépasseront tout compte fait jamais les 70 membres et la communauté s'éteindra en 1864, avant la fin de la guerre de Sécession (1861-1865).
En 1863, Warren quitte Modern Times. A 65 ans, il ne se lancera pas dans une énième aventure communautaire mais continuera jusqu’à sa mort à promouvoir ses idéaux anarchistes.
POUR ALLER PLUS LOIN
A propos des deux années passées à New Harmony (1825-1827), Warren écrit :
Les différences en termes d'opinions, de préférences et d'objectifs semblèrent s'accroître proportionnellement à l'exigence de conformité. Deux années furent gaspillées de cette manière ; après quoi, je crois que trois personnes tout au plus avaient encore le moindre espoir de réussite. La plupart des expérimentateurs s'en vinrent, abandonnant tout espoir de réforme, et on sentit le conservatisme se confirmer. Nous avions essayé toutes les formes d'organisation et de gouvernement imaginables. Nous avions un monde en miniature. Nous avions joué la scène de la Révolution française encore et encore avec pour résultat nos cœurs désespérés au lieu des cadavres. Il apparut que c'était la propre loi de la diversité inhérente à la nature qui nous avait vaincus. Nos 'union d'intérêts' était en guerre directe avec l'individualité des personnes et des circonstances, et avec l'instinct d'auto-préservation… et à l'évidence, il apparut qu'en proportion de la rencontre de personnes ou d'intérêts, les concessions et les compromis s'avéraient indispensables.
(Josiah Warren, Periodical Letter II (1856), https://fr.m.wikipedia.org/wiki/New_Harmony_(Indiana))