Lebensreform en Allemagne
En Allemagne, le naturisme libertaire prend la forme de la Lebensreform qui associe vegétarisme et critique de la civilisation. La toute première colonie issue de ce mouvement est Eden (1893, Oranienburg). Figure centrale de la Lebensform, le révolutionnaire anarchiste Gustav Landauer, joue également un rôle prépondérant dans un autre courant communautaire allemand, la Ligue Socialiste, créé en 1908.
La Lebensreform (réforme de la vie) est la forme que prend le naturisme libertaire en Allemagne à la fin des années 1880. Elle associe le vegétarisme à une profonde critique de la civilisation et défend le retour à la nature.
Porté par une bourgeoisie cultivée à la recherche d'"une troisième voie entre capitalisme élitiste et communisme prolétaire" (Coste 2019 p.37), ce mouvement se manifeste par des pratiques originales dans des domaines très divers : alimentation, habillement, habitat, soin du corps, art, relations humaines.
Le végétarisme y occupe une place centrale et dénote des multiples origines de la lebensreform : le souci de soi issu de l'hygiénisme, la vive critique de la civilisation urbaine propre au naturisme et l'articulation de ces deux éléments - transformation individuelle et réforme de la société - caractéristique de l'anarchisme.
Pour une part, la "réforme de la vie" est le produit de l'évolution du monde politique. Son histoire commence en 1878, avec les lois de Bismarck dites "antisocialistes", qui accentuent la scission entre, d'un côté, une majorité de socialistes (du SPD) adeptes de la stratégie parlementaire ; de l'autre, une minorité d'anarchistes qui se retrouvent isolés au sein du mouvement ouvrier et adoptent la stratégie de l'attentat. La répression qui s'ensuit "force beaucoup d'anarchistes à émigrer, notamment aux Etats-Unis" (Coste 2019 p.126). Au début des années 1890 la situation évolue. De jeunes intellectuels quittent le parti socialiste (SPD) pour créer l’Association des socialistes indépendants. Parmi eux, Gustav Landauer, qui prendra en 1893 la direction du journal le socialiste et y défendra des idées... anarchistes.

Le révolutionnaire anarchiste Gustav Landauer 1870-1919)(Oscar Suck, 1892, National Library of Israel, Schwadron collection, Wikipedia Commons)
L'autre source de la Lebensreform se trouve dans les milieux de l'art. A la fin des années 1880, certains cercles artistiques sont fortement influéncés par la pensée antiautoraire et naturiste de l'écrivain russe Léon Tosltoï et du dramaturge norvégien Henrik Ibsen. C'est dans ce contexte qu'"en 1889, des artistes de Berlin forment le cercle de Friedrichshagen et ouvrent un théâtre ouvrier". (Coste 2019 p. 126). On y retrouve Gustav Landauer, qui fréquente le cercle depuis 1891 et y est gagné par les idées naturistes.

Les végétariens de la colonie Eden, près de Berlin, cultivent leurs terres et militent pour la réforme agraire (vers 1896, Research Gate)
Eden (1893 - , Oranienburg, près de Berlin), la toute première colonie issue de la Lebensreform, est fortement politisée. Réforme de la vie, réforme agraire et réforme sociale y sont indissociables. Elle est fondée en 1893 par une quinzaine de végétariens et compte déjà plus de 70 membres dès sa deuxième année. Sa base économique est alors la culture d'arbres fruitiers, avec pour objectif "d’approvisionner les boutiques et magasins de la Lebensreform qui se [trouvent] en Allemagne" (Coste 2019 p.35). Quelque 120 ans plus tard, Eden subsiste sous la forme d'une organisation sans but lucratif.
En 1899 un petit groupe de personnes d'origine germanique fonde une autre communauté dans ce qui est actuellement la Slovénie. Un an plus tard, deux de ses membres la quittent pour aller créer la communauté Monte Veritá en Suisse.
De leur côté, en 1900, les membres du cercle de Friedrichshagen créent à Berlin la communauté anarchiste Neue Gemeinschaft. Gustav Landauer y rencontre le philosophe juif Martin Buber, avec qui il se lie d'amitié. En 1908, ils contribuent tous deux à la fondation de la Ligue Socialiste (Sozialistischer Bund) qui se donne pour mission de "sortir du capitalisme par la création de colonie" (Coste 2019 p.128). La Ligue (Bund) est formée de groupes autonomes, chacun ayant pour mission de créer une colonie.
Le courant que défend Landauer s'inscrit "dans la tradition communaliste de l’anarchisme kropotkinien, notamment lorsqu’il imagine une société des sociétés, une alliance fédérative constituée des différentes colonies" (Coste 2019 p.129)). Il n'inspire toutefois pas immédiatement d'expériences concrètes. Il faut attendre la fin de la Première guerre mondiale pour que soient fondées des colonies "landauriennes" comme Blanckenburg (1919-1921, Bavière), où artisans et cultivateurs hébergent des révolutionnaires qui fuient la répression du soulévement ouvrier de 1918. Ou comme Freie Erde (1921-1923), dans la Ruhr, qui est financée par un syndicat anarchiste.
POUR ALLER PLUS LOIN
Des kibboutzim libertaires
Landauer, battu à mort lors du soulèvement de 1918, n'a pas connu les colonies anarchistes d'après-guerre. Sa contribution posthume au mouvement communautaire ne se limite cependant pas à ces expériences et dépasse les frontières de l'Allemagne. Grâce aux colonies que les idées de Landauer ont inspirées et grâce aussi à ses traductions de Kropotkine en allemand et à son amitié avec Martin Buber, les idées anarchistes vont infuser dans le mouvement sioniste.
Le tout premier kibboutz, Degania, date de 1910 et n'a pas pu subir l'influence de Laudauer. Mais on trouve sa marque une dizaine d'années plus tard, lors de la troisième aliya (migration), quand des militants juifs radicaux s'installent en Palestine pour y fonder des kibboutzim libertaires. Le premier, Beith Alfa, date de 1922. Il est bientôt suivi de quatre autres et "pour tenter de créer la « communauté des communautés » chère à Martin Buber, [ils] forment une structure fédérative, le Kibboutz Artzi, en 1927" (Coste 2019 p.131).