Colonies libertaires en France

Un attentat à la bombe à Paris en 1892, action anarchiste de "propagande par le fait" (Wikimedia Commons)

A la fin du XIXe siècle, un petit nombre d'anarchistes endurcis commettent des attentats et des assassinats censés mener à l'insurrection générale. Mais cette "propagande par le fait" débouche sur une impasse. Elle laisse la place à la "propagande par l'exemple", à savoir l'expérimentation au quotidien de modes de vie communautaires que l'on souhaiterait voir se reproduire en plus grand nombre.

L'anarchisme est à l'époque divisé en trois grands courants : le communisme libertaire, l'anarcho-syndicalisme et l'anarchisme individualiste (voir plus bas). Ce dernier met en avant l'émancipation de l'individu et inspire la création de "milieux libres" et autres "colonies libertaires" en France.

La première expérience française est le milieu libre de Vaux (1902-1907, Essômes-sur-Marne). C'est la concrétisation d'une idée émise dès 1895 par des "naturistes libertaires", adeptes du retour à une vie simple et hygiénique en pleine nature, afin de "libérer l'individu de l'autorité du capital, de l'Etat et de la culture dominante" (Coste 2019 p.11). Après une première recherche de terrain infructueuse, le projet est mis en veilleuse avant d'être repris en 1902 par les anarchistes Georges Butaud et E.Armand. Une société coopérative est créée à Paris dans le but de lever des fonds, rechercher des terres et soutenir le développement de la future colonie.

En décembre 1902, l'agriculteur Alphonse Boutin met à disposition le terrain de deux hectares où il vit avec sa famille, au hameau de Vaux. Très vite, début 1903, les premiers colons s'installent : d'abord Georges Butaud et sa compagne Sophie Zaïkovska, puis des agriculteurs, des tailleurs, des cordonniers. En mai, ils sont déjà 17 et songent à produire pour atteindre l'autosuffisance - mais n'y parviendront jamais. En réalité, La colonie vivra toujours très pauvrement, principalememnt de la confection et du ressemelage de chaussures" (Steiner 2016 p.6)et de quelques dons. Le principe anarchiste de libre "prise au tas", où chacun se sert selon ses besoins, est mis à mal car le pot commun est trop maigre.

Au fil des mois et des années, la rudesse du labeur et du climat engendre de fortes variations des effectifs, toujours au plus bas en hiver. Des tensions apparaissent. Les colons supportent de moins en moins l'autoritarisme de Butaud. Ils critiquent aussi certaines initiatives de la société coopérative parisienne, trop éloignée des réalités du terrain. Alors, le milieu libre décline, jusqu'à sa triste fin début 1907, quand un colon s'enfuit en emportant la récolte, le bétail et une partie du matériel.

Jean-Charles Fortuné Henry (Album Bertillon, Archives de la police française, 1894)

Juste après la création du milieu libre de Vaux, nait une communauté d'un tout autre genre, l'Essai d'Aiglemont (1902-1909, Aiglemont), qui est d'abord le fait d'un seul homme, Fortuné Henry. Il est bientôt rejoint par une quinzaine de colons issus eux-aussi de la mouvance anarchiste, en partie grâce au soutien du quotidien Le Libertaire.

L'Essai d'Aiglemont : construction de bâtiments et travaux agricoles dans une clairière des Ardennes (https://cartoliste.ficedl.info/IMG/arton135.jpg)

Très ouverte sur l'extérieur, la colonie d'Aiglemont reçoit beaucoup de visiteurs et s'allie étroitement au monde ouvrier environnant. Elle se dote d'une imprimerie, publie un journal et devient un haut lieu de militance syndicale et antimilitariste. Harcelée par les pouvoirs publics et minée par des confits interpersonnels, elle ferme ses portes six ans après sa création.

Sophie Zaïkowska (Auteur inconnu, après 1923, Wikimedia Commons)

En 1911, Georges Butaud et sa compagne Sophie Zaïkovska s'installent dans ce qui fut une annexe du milieu libre de Vaux et créent une nouvelle colonie, Bascon (1911-1931).

Le Milieu Libre de La Pie près de Paris (vers 1914, Les milieux libres en images

Butaud et Zaïkovska quittent momentanément Bascon en 1912 pour aller fonder le milieu libre de la Pie (1913-14) près de Paris - dont l’élan prometteur est brusquement interrompu par la Première guerre mondiale.

De retour à Bascon, Butaud et sa compagne deviennent végétaliens et d'ardents propagandistes du naturisme libertaire, aux côtés de Louis Rimbault. Ce dernier rompt avec le couple auquel il reproche une dérive ésotérique et fonde avec sa femme la Cité végétalienne Terre libérée (1924-1933, Luynes).


POUR ALLER PLUS LOIN

Echecs ou réussites ?

Que penser des communautés anarchistes de la Belle Epoque en Europe : ont-elles été des réussites ou des échecs ?

Loin de l'émancipation rêvée, les milieux libres français et autres communautés libertaires européennes ont concerné très peu de gens, connu d'importants conflits internes, le travail y était pénible et ils ont rapidement disparu. Peut-on pour autant parler d'échec absolu de ces expériences ? Trois spécialistes de l'histoire de l'anarchisme répondent à cette question de façons sensiblement différentes.

Pour Arnaud Bauberot, l'histoire des colonies végétaliennes françaises "est à l'évidence celle d'un échec" dans la mesure où il n'y a pas eu de "communautés durables ayant une envergure un tant soit peu significative" (Bauberot 2014 p.73). Il leur reconnait tout de même d'avoir marqué la culture anarchiste de leur temps et d'avoir accueili de nombreux compagnons désireux de se refaire une santé à la campagne...

Pour ce qui est de la postérité de ces colonies rurales, Bauberot souligne l'influence de Louis Rimbault, propagandiste du naturisme libertaire et du végétarisme, en qui il voit "une figure d'avant-garde de l'écologisme anarchiste" contemporain. Une avant-garde tout de même très théorique vu qu'à l'époque "son programme de libération intégrale de l’homme et de l’animal par le végétalisme, par le retour à la terre et la recherche de l’harmonie avec la nature, est resté lettre morte". Rimbault a de fait multiplié "les conférences et les brochures sans jamais parvenir à convertir ses lecteurs et ses auditeurs" (Bauberot 2014 p.74).

Tout compte fait, Bauberot pointe bien des similitudes entre le végétalisme de Rimbault et l'écologisme anarchiste du XXIe siècle (anti-spécisme, ZADs...), mais il ne montre pas clairement la filiation du végétalisme à l'écologisme, que sépare presque un siècle.

Anne Steiner s'intéresse pour sa part aux "échecs" de l'ensemble des expériences anarchistes en France à la Belle Epoque, qu'elles soient naturistes ou non. Selon cette chercheuse, ce sont d'abord "les opposants aux milieux libres [qui] voient dans ces échecs répétés la preuve qu’on ne peut rien édifier de valable dans le cadre de la société actuelle". Pour autant, "cela n’invalide pas [le] postulat de départ [des anarchistes], à savoir la possibilité de s’associer pour produire et consommer sans domination ni exploitation". Ces "échecs" répétés montrent seulement, selon elle, "à quel point il est difficile de lutter simultanément contre l’ennemi extérieur (la société globale qui enserre le noyau communiste) et contre l’ennemi intérieur (les préjugés mal éteints qui encombrent l’esprit des participants)." (Steiner 2016 p.7)

Steiner signale au passage que le végétarisme est une position politique : il s'agit de réduire la dépendance au système capitaliste et de banir toute domination, y compris sur les animaux. Une position qui ne va pas de soi au sein même des milieux anarchistes. Ainsi, dans le milieu libre de la Pie à Saint-Maur, les conflits "portent, entre autres, sur les régimes alimentaires et opposent les végétariens et végétaliens aux omnivores, un clivage qui prendra une importance cruciale dans les milieux anarchistes individualistes pendant les années suivantes."(Steiner 2016 p.8)]

Steiner rapppelle enfin que les milieux libres de la Belle Epoque s'inscrivent dans un contexte libertaire bien plus large "d’émancipation par rapport à la famille et au travail", comprenant le partage d’appartements, les écoles libertaires, les ateliers coopératifs, les séjours collectifs sur les plages, la promotion de l’esperanto, le refus du mariage et des maternités subies... Les milieux libres participent ainsi à une ample dynamique d'"invention de modes de vie qui ne sont ni ouvriers, ni bourgeois".

Cette veine créatrice, en grande partie étouffée par la Grande guerre, refera surface avec force plus tard, à l'occasion du bouillonnement communautaire des années 1960-1970. Les communautés hippies connaïtront alors des problèmes assez semblables à ceux des milieux libres de la Belle Epoque. A croire qu'il n'est pas facile de tirer les leçons de l'Histoire - ou tout bonnement que celle-ci est méconnue de la plupart des protagonistes.

Si l'on élargit le champ d'étude à toute l'Europe , le bilan reste maigre. Dans sa longue étude du naturisme libertaire européen, Thomas Coste constate que, "plutôt que d’être des exemples à suivre, les milieux libres, s’ils ont attiré la curiosité dans un premier temps, sont plutôt des repoussoirs dans un second temps. Après les premiers échecs, plus personne ne souhaite retenter l’expérience, à part quelques-uns." (Coste 2019 p.190). C'est que le travail y "est extrêmement lourd" et "ne permet pas une véritable émancipation". Sans compter que "beaucoup d’expériences ont dû s’arrêter à cause de disputes" et "de comportements qui rappelaient la société bourgeoise".

Le tableau n'est cependant pas si sombre qu'il y paraît. Deux éléments méritent, selon Coste, d'être soulignés : l'ouverture et la solidarité. "Lorsque les compagnons naturistes libertaires se tournent vers l’extérieur, lorsqu’ils créent des liens [avec d'autres anarchistes] c’est là que leur action est la plus efficace." Cette ouverture, il l'observe aussi à l'Essai D'Aiglemont, un milieu libre non naturiste qui accueille "de nombreux visiteurs de la France entière, (...) noue des liens avec le militantisme ouvrier voisin, (...) édite les journaux, organise les réunions des syndicats et vend sa nourriture aux travailleurs du coin." (Coste 2019 p.199)

Alors, si les étonnantes communautés naturistes du début du XXe siècle ont eu un impact très limité sur la société de leur époque, on pourrait tout de même les considérer comme les précurseurs d'une forme d'écologisme anarchiste qui se manifeste aujourd'hui, par exemple, en France, chez les anti-spécistes de l'association L214 ou les activistes libertaires de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.

Ceci dit, Coste met en garde les milieux libertaires qui seraient aujourd'hui tentés de répéter la stratégie politique des milieux libres: "La mobilisation de la catastrophe, la constitution d’une classe de conscients et le désir d’une vie romantique et communautaire sont autant de points qui nous paraissent mener vers les mêmes échecs que ceux subis par le naturisme libertaire." (Coste 2019 p.199)

Plus largement, les analyses des trois auteurs amènent à questionner les jugements eux-mêmes, d'"échec" ou de "réussite", trop souvent fondés sur le seul critère de longévité des communautés. Des recherches plus approfondies seraient nécessaires pour mettre en lumière d'autres critères et vérifier si les milieux libres de la Belle Epoque n'auraient pas été, comme leurs homologues du XIXe siècle, des feux-follets féconds.


Ressources

Vivre l’anarchie ici et maintenant : milieux libres et colonies libertaires à la Belle Époque (texte, 16 p.)

Des militants anarchistes, sceptiques quant aux possibilités de grève générale et d’insurrection, testent la validité de l’hypothèse communiste dans le cadre de communautés de vie et de travail appelées alors "milieux libres".

(Anne Steiner, Les Cahiers de l'Histoire, 2016)


Les milieux libres de Vaux et de Bascon 1 (Vidéo, 4')

Les milieux libres de Vaux et de Bascon 2 (Vidéo, 5')

Les historiens Tony legendre et Céline Beaudet présentent leurs livres respectifs sur les milieux libres de Vaux et de Gascon à la Belle Epoque

(Jean-Paul Veillard, Actu02 TV, Basdelaine.net, 2008)


Les clairières libertaires, une vie communautaire d’anarchiste en 1900 (audio, 55')

Commencer la révolution par soi-même : l'anarchisme individualiste dans les colonies libertaires de Vaux et d'Aiglemont en 1903

(France Culture, LSD La série documentaire, 22/04/2020)


Fortuné Henry et Franco Dossena fondent une colonie libertaire au lieu dit Le Gesly dans la forêt d’Aiglemont (texte, 20 p. environ)

Cette histoire débute par un récit mythique, construit sur la réalité mais fortement embelli : " Le 14 juin 1903, un homme, muni de quelques outils indispensables et d’un sac de provisions, parut dans un vallon solitaire de la forêt des Ardennes. Il s’arrêta à la lisière du bois, planta son bâton dans l’herbe haute et drue, et, contemplant la gorge étroite qu’il venait de parcourir, dit : Ici nous ferons des hommes libres et nous aiderons à déterminer la cellule initiale des sociétés futures."

(Archives anarchistes, post du vendredi 14 juin 2019)


Aux sources de l'écologisme anarchiste : Louis Rimbault et les communautés végétaliennes en France dans la première moitié du XXe siècle (texte,12 p.)

Au début du XXe siècle, des militants libertaires présentaient le retour à la nature comme une étape nécessaire à la régénération des individus et de la société.

(Arnaud Baubérot, Le mouvement social, 2014)