Monte Verità en Suisse : réformer la société par le corps (1900-1920)
Monte Veritá (1900-1920), à Ascona dans le Tessin suisse, est sans doute la manifestation la plus originale du mouvement de la Lebensreform. Ses membres forment tout d'abord une coopérative végétalienne très spartiate avant d'ouvrir un confortable sanatorium qui accueille la fine fleur de l'intelligentsia de l'époque. Des célébrités de la littérature (Herman Hesse), de la politique (Lénine, Kropotkine), des sciences sociales (Max Weber), de la danse (Rudolph von Laban) y séjournent à plusieurs reprises.

Monte Verita, Ascona, Suisse (www.monteverita.org)
AU printemps de l'année 1900, venus à pied par le col du Gothard, six jeunes allemands et austro-hongrois arrivent à Ascona, sur les rives du lac Majeur, dans le Tessin suisse. Ce sont des anticonformistes originaires de milieux aisés, lecteurs de Tolstoï "qui prêche pour une société égalitaire" (Noschis 2011 p.33). Deux d'entre eux étaient il y a peu membres d'une colonie de la Lebensreform dans l'empire austro-hongrois. Ils cherchent à en fonder une autre. Imprégnés de théosophie, de taoisme et de bouddhisme, ils sont en quête de vérité. Alors, quand Henri Oedenkoven et sa compagne, la pianiste Ida Hoffman, acquièrent cette colline au bord du lac, le nom coule de source, ce sera le Monte Veritá.
Monte Veritá se restreint d'abord à quelques cabanes en bois parmi forêts et paturages. La vie que l'on y mène est saine et spartiate. Ses membres forment une coopérative végétalienne où tout produit d'origine animale est procrit, y compris le cuir. Cheveux longs et barbe pour les hommes; vêtements amples, non cintrés, pour les femmes; et, pour tous, nudisme, cure d'air et de lumière censée chasser les ténèbres des préjugés.
A Monte Veritá, on se lève tôt pour méditer à l'air libre et enchaîner les exercices corporels. On s'expose nu au soleil et on danse jusqu'à l'extase. Mais aussi, on travaille dur au fournil, au métier à tisser, au potager communautaire, et on se rend au marché voisin pour vendre les légumes et acheter les produits de première nécessité.
Pas de doute, Monte Veritá est bien la fille de la Lebensreform. C'est par la métamorphose de l'individu, par la purification du corps par la vie saine et sa libération par la danse, qu'hommes et femmes deviendront plus sociables et qu'enfin une société nouvelle, plus égalitaire, verra le jour - sans qu'il soit besoin de toucher aux institutions en place.
En 1905, les réformateurs de Monte Veritá ouvrent un sanatorium. Il accueille la fine fleur de l'intelligencia artistique et politique et fournit bientôt l'essentiel de leurs revenus. Capitaliste et créative, bourgeoise et féministe, libertaire et occultiste, la communauté crée un univers tout à fait original. On y croise des danseuses d'avant-garde comme Isadora Duncan et Mary Wigman. Le chorégraphe Rudolph von Laban y invente une méthode révolutionnaire d'écriture des mouvements du corps. Herman Hesse y soigne son alcoolisme, Kropotkine y retourne tous les étés, Trostsky lui-même y aurait séjourné... Refuge de pacifistes fuyant la Grande Guerre, Monte Verita est aussi le siège, en août 1917, d'un grand congrès sur les formes de vie coopératives, les pédagogies nouvelles, la place des femmes dans la société.

La danseuse Mary Wigman à Monte Véritá, Suisse, au début du XXe siècle (Photogramme Wikimedia commmons)
Mais tous n'apprécient pas le grand saut, d'une communauté naturiste tournée vers elle-même à un centre de soins ouvert sur le monde. Alors qu'Ida Hoffman et ses partisans apprécient le minimum de confort (eau courante, éléctricité, chauffage) que permettent les revenus du sanatorium, les frères Graeser, eux, voudraient revenir à la "vie simple" des débuts de la colonie. C'est la scission. Gusto Graeser s'installe dans une grotte sur la colline et y vit très chichement de ce que la nature lui prodigue.
En 1920, Ida Hoffman et deux autres résidents quittent la communauté pour se rendre en Amérique latine. Graeser, lui, restera dans sa grotte de Monte Veritá jusqu'à sa mort dans les années 1950.
POUR ALLER PLUS LOIN
Galerie des personnalités ayant séjourné à Monte Verita.
Chronologie de Monte Verita (en anglais)
Monte Verità, une réforme de la vie sur la montagne
Ascona, 1900 : fuyant la ville et les carcans bourgeois, six jeunes gens arrivent à pied au bord du Lac Majeur, dans le canton suisse du Tessin. Ils fondent la "colonie" Monte Verità - la montagne de la vérité - qui devient rapidement un important centre où se croisent écrivains, philosophes, psychanalystes, artistes, danseurs, révolutionnaires, antimilitaristes, parmi lesquels Hans Harp, Ernst Bloch, Isadora Duncan, Lénine, Hermann Hesse. Au programme, bains de soleil, travail au jardin, danse et libération des corps, régime végétal.
(France Culture, LSD la série documentaire, 21/04/2020, audio, 55')