Owen et New Harmony (États-Unis, Indiana, 1825-1827)

Robert Owen (1771-1858) (William Henry Brooke, 1834, National Portrait Gallery, Wikimedia commmons)
Robert Owen est connu au Royaume-Uni pour ses pratiques philanthropiques. Il est gallois mais vit en Ecosse, où il a fait fortune dans le coton tout en développant un modèle socio-éducatif original à l'usine de New Lanark. Son ambition est immense : il ne vise rien moins que le renouveau de l'humanité et voit dans la vie communautaire le creuset de cette grande transformation.
À l’automne 1824, Owen prend le bateau pour l’Amérique et rend visite au pasteur Rapp à Harmony, dans l'Etat d'Indiana. Le 3 janvier 1825, il achète l'ensemble du village, le rebatise New Harmony (1825-1827, Posey County,Indiana), y laisse un de ses jeunes fils et repart le jour même.
En créant cette communauté, Robert Owen vise rien moins que l'harmonie sur la Terre ! Pour ce visionnaire qui abhore la religion, la famille et la propriété, la voie communautaire offre la possibilité d'une émancipation, non par le salut religieux mais par l’éducation.
La première étape de son programme consiste donc à fonder des communautés où tous, quelles que soient leurs origines, sont censés se rééduquer dans le but de vivre et travailler en bonne entente. Owen est persuadé que de telles communautés seront irrésistiblemement prises en exemple et, de proche en proche, c’est l'humanité dans son ensemble qui s’en trouvera transformée sans qu’il y soit besoin d’en passer par une rupture violente.
Owen est sûr de son fait, New Harmony est vouée à être l’expression concrète du modèle parfait qu’il a en tête. Avant même que l’expérience n’ait effectivement démarré, il n'hésite pas à en faire une alléchante propagande auprès des autorités et de la population de la capitale, Washington. Des dizaines puis des centaines de personnes accourent alors que rien n’est prêt : il n’y a pas suffisamment de logements et l'organisation collective est pratiquement inexistante.
New Harmony atteint rapidement le millier de participants sans parvenir à s'organiser. En deux ans, Owen et ses adeptes produisent pas moins de huit "constitutions"successives, proclamant l’égalité des droits, la communauté de propriété, la liberté de parole et d’action...mais le chaos va grandissant" (Petifils 1982 pp.202-208).
Un chaos cependant souvent joyeux et tout imprégné de culture. La communauté est en effet un espace vibrant où débarquent d’éminents naturalistes (le Boatload of Knowledge). On y rédige une gazette au ton très libre. Les enfants ont des professeurs excentriques et savants. On y donne en permanence concerts, bals, conférences, récitals de poésie…
L'éducation sous toutes ses formes figure donc au coeur du projet. C'est très louable mais insuffisant. Il manque un volet essentiel : l'économie. La production ne décolle pas. La formidable infrastructure (forge, moulins, scierie, champs, vergers, étables…) laissée par le pasteur Rapp et ses ouailles reste en grande partie inexploitée par manque de main d’œuvre qualifiée.
En mars 1826, un an après la création de New Harmony, un premier groupe de dissidents fait sécession, bientôt suivi par un second puis un troisième. Cette débâcle ne déstabilise en rien Owen, indécrottable optimiste : en mai, à l'occasion d'un discours public, il décrit New Harmony comme "une communauté égalitaire de coopération mutuelle, se dirigeant rapidement vers un état d’organisation stabilisée" (Wilson 1964 p.159).
La réalité est tout autre. Du fait de la désorganisation, Owen est contraint d'assumer les rênes du groupe. Les réorganisations se succèdent à un rythme effréné : sept tentatives en moins d'un an ! En vain. Owen finit par jeter l'éponge. Il abandonne à d'autres la responsabilité de la communauté en janvier 1827, la quitte en juin et se dirige immédiatement vers l’est des États-Unis où... il prêche les bienfaits de son système social idéal.

Le "parallélogramme", vision idéale de la communauté rêvée - maisjamais réalisée - par R. Owen (F.Bates, 1838, Wikimedia Commons)
Après avoir tenté, sans succès, de convaincre le gouvernement mexicain d’appliquer ses préceptes sur un large territoire, Owen repart vers l’Europe. Il s’engage dans le mouvement syndical anglais et essaie de convertir à ses idées les révolutionnaires français de 1848. Considéré comme le "père fondateur du socialisme britannique" (Voir plus bas), termine sa vie dans sa ville natale du pays de Gales. A 82 ans, sur son lit de mort, il ne pourra, une dernière fois, s'empêcher de proposer une réforme municipale.
Malgré sa brièveté et toutes les difficultés insurmontées, l’expérience de New Harmony reste un important jalon de l'histoire des communautés utopiques. Elle succède au village bâti par le pasteur Rapp et, même si elle compte encore dans ses rangs quelques quakers, elle marque la transition d'une période ancienne - quand la foi religieuse était le principal moteur communautaire - vers une période nouvelle - quand la transformation de la société devient la motivation centrale.
POUR ALLER PLUS LOIN
DES FEUX-FOLLETS FECONDS
En prenant pour critère principal la longévité, la sociologue Rosabeth Moss Kanter divise les communautés du XIXe siècle en deux groupes : celles qui ont "réussi" (duré plus de 25 ans, soit une génération) et celles qui ont "échoué" (duré moins de 25 ans) (Kanter 1972 p.75). Dans l'échantillon de 30 communautés qui lui sert de base d'étude, les 9 ayant "réussi" sont toutes liées à une obédience religieuse, alors que c'est rarement le cas dans les 21 collectifs restants ayant "échoué".
L’analyse comparative de ces deux groupes permet de trier des conclusions sur l’engagement (commitment) individuel et les conditions de "succès" des communautés. Kanter parle par exemple de l'importance de la présence de leaders à la fois charismatiques et pragmatiques. C'est captivant mais il y a un hic : l’emploi des termes "succès" et "échec" en se fondant sur le seul critère de la longévité est questionnable.
Au côté de la longévité, la réussite économique est un autre critère souvent évoqué pour évaluer le succès ou l'échec des utopies communautaires.
L'histoire du village de Harmony dans l'Etat de l'Indiana aux Etats-Unis montre toutefois qu'aucun de ces deux critères n'est absolu.
Au tout début du XIXe siècle, le pasteur Georg Rapp réussit la prouesse de transformer une terre vierge en un prospère village en une dizaine d'années. A Harmony, vivent et travaillent en quasi autarcie quelque 800 personnes. Cela aurait certainement duré encore longtemps si Rapp n'avait revendu Harmony, avec fort bénéfice, au philantrope visionnaire Robert Owen venu tout spécialement du Royaume-Uni pour l'acquérir.
Rebaptisée New Harmony, l'utopie d'Owen ne connaît que deux courtes années de fonctionnement communautaire. L'expérience se solde par une vraie débâcle organisationnelle (après la rédaction de pas moins de sept Constitutions successives). C'est aussi un gouffre économique où Owen engloutit une bonne partie de sa fortune.
Et pourtant... la notoriété posthume d'Owen et de New Harmony est sans commune mesure avec celle Rapp et de Harmony.
La trace laissée par une communauté utopique ne dépend ainsi pas - ou pas uniquement - de sa durée de vie ou de sa réussite économique. La plupart des utopies communautaires du XIXe siècle ont de fait eu la vie courte, ce qui ne les pas empêchées de marquer l’Histoire d'autres façons.
Ces feux-follets sont en effet remarquables à plusieurs égards. Par les profonds changements individuels qu’ils suscitent chez leurs participants. Ou par la circulation des personnes hors du commun qui les composent. Des personnes qui naviguent souvent d'une communauté à une autre (Guarneri 1991 p.416)] et surtout qui interagisent avec la société environnante et y diffusent pratiques et idées novatrices.
L'utopie communautaire alimente ainsi les réflexions de penseurs d'avant-garde, féconde des courants politiques originaux, stimule des changements sociaux, bref, irrigue de diverses façons l'univers politique, économique, social et culturel.
Qu'elles durent peu ou qu'elles aient la vie longue, les communautés utopiques ont donc cette capacité remarquable d'infléchir les trajectoires des individus qui les composent tout en enrichissant la société environnante.
On pourrait également avancer qu'elles fécondent l'avenir dans la mesure où elles tracent des sentiers inédits que d'autres emprunteront bien plus tard. Les utopistes du XIXe siècle ont ainsi ouvert trois grandes voies - communiste, fouriériste et individualiste - dans lesquelles continueront de s’inscrire, peu ou prou, bon nombre de communautés aux XXe et XXIe siècles.
Réduction du temps de travail, éducation gratuite dès 3 ans, couverture maladie pour tous... À l'aube du 19e siècle, l'usine textile modèle de New Lanark, en Écosse, est l'oeuvre de David Dale, puis de son gendre Robert Owen, qui fondera en 1825 la célèbre communauté New Harmony aux États-Unis. Entretien avec Ophélie Siméon, maître de conférences en Civilisation britannique)
(Datagueule, En attendant Utopie(s) #5, 23/05/2020, vidéo, 31')
Robert Owen, père du socialisme britannique ?
Au début du XIXe siècle, l’Europe voit émerger un ensemble de doctrines politiques et sociales connues, depuis Marx et Engels, sous le nom de "socialisme utopique". Quoique rattaché à ce courant, Robert Owen (1771-1858) n’en est pas moins considéré comme le père fondateur du socialisme britannique.
(Ophélie Siméon, La Vie des idées, 04/09/2012, 10 pages)