Penseurs anarchisants et mouvement Back to Nature en Grande-Bretagne (1895-1900)

En Grande-Bretagne, divers courants libertaires donnent lieu à des communautés elles-aussi très diverses. Clousden Hill (1895-1902, près de Newcastle) s'inspire des écrits de Kropotkine ; Purleigh (1897-1899), de l'anarchisme chrétien de Tolstoï ; alors que Norton Hall (1896-1900, Sheffield), qui fait partie du mouvement Back-to-nature, rélève du naturisme libertaire (voir plus bas).

Dans le dernier quart du XIXe siècle, en Grande-Bretagne, l'Etat, plus réduit et plus libéral que sur le continent, offre assez peu de prise aux anarchistes qui prônent son abolition. Des socialistes anarchisants portent alors des idées libertaires originales qui donnent lieu à un petit nombre de communautés utopiques.

Trois penseurs socialistes, Henry Salt, Edward Carpenter et William Morris, rejoignent au milieu des années 1880 la Fellowship for the New Life qui vise à créer des communautés inspirées de l'anarchisme chrétien de Léon Tolstoï. Ils la quittent assez rapidement pour rejoindre une branche dissidente de la Fellowship, la Fabian League, sorte de think tank anarchiste. Ces trois penseurs vont jouer un rôle central dans le développement du mouvement britannique Back to Nature (retour à la nature).

Salt écrit un article où il associe socialisme et végétarisme et fonde en 1890 la Humanitarian League qui milite contre la torture et contre la cruauté envers les animaux.

Carpenter écrit un livre où il fait l'apologie de la "vie simple" qu'il a connue lors de son expérience utopiste à Milthorpe. Il publie ensuite un essai où il compare la civilisation à une maladie et prône le retour à la nature.

William Morris (1834-1896 ) photographié par Fredk Hollyer en 1920 ( https://en.wikisource.org/wiki/Page:William-morris-and-the-early-days-of-the-socialist-movement.djvu/23)

Morris, poète, imprimeur, artiste influent du mouvement Arts and Cratfs, est aussi un penseur politique et un écrivain. Il publie en 1890 News from Nowhere, une utopie anti-étatiste fondée sur le rapport aux beautés de la nature.

En 1891, les idées de Salt, Carpenter et Morris trouvent un écho populaire dans The Clarion, un journal socialiste lu par des ouvriers et des artisans. Son propriétaire, Robert Blatchford, publie en 1894 Merrie England, où il reprend notamment les idées de Morris, mêlant socialisme et naturisme de façon didactique. C'est un formidable best seller, vendu à deux millions d'exemplaires! Blatchford fait de nombreux d'adeptes, qui se retrouvent au sein des Clarion Clubs.pour pratiquer la randonnée, le cyclisme ou le chant, au côté d'activités d'éducation populaire et de propagande politique. Leur but est de régénerer la classe ouvrière afin de préparer l'avènement d'un monde nouveau en communion avec la nature.

Toutes ces idées - celles de la Fellowship for the New Life influencée par Tolstoï, celles de Salt, Carpenter et Morris popularisées par The Clarion, auxquelles s'ajoutent des traductions en anglais de l'anarchiste Pierre Kropotkine - se coadunent dans le mouvement Back to Nature qui, au milieu des années 1890, inspire la création d'un petit nombre de communautés.

En 1897 dans la colonie anarchiste de Clousden Hill, près de Newcastle, le râteau est manié avec une certaine élégance...(Autonomies, 2016)

Clousden Hill (1895-1902, près de Newcastle), la première communauté anarchiste britannique, s'inspire des écrits de Kropotkine. Elle ne s'affirme pas comme une expérience de retour à la nature mais comme un lieu d'expérimentation de pratiques anarchistes : décisions consensuelles, amour libre, travail sans horaires fixes, bénéfices réinvestis dans la communauté, partage solidaire, formation intellectuelle et morale... Créée en 1895 par six personnes, elle en compte déjà une trentaine en 1896. En 1898, la revue spécialisée des milieux libres The Free Commune, en vante le fonctionnement. Mais des problèmes financiers et l'arrivée de colons tolstoïens peu disposés au partage égalitaire finissent par avoir raison de l'expérience.

La colonie Norton Hall (1896-1900, Sheffield) est la seule véritable incarnation du naturisme libertaire en Grande-Bretagne. Ses sept fondateurs se sont rencontré dans un Clarion Club. La colonie vit très chichement du commerce de légumes et de la fabrication de sandales. Ses membres suivent le rigoureux crédo naturiste de Carpenter : alimentation végétarienne; pas de tabac, ni d'alcool, ni de sel, ni d'aliments fermentés... Et la vie est très rude à Norton Hall. Alors, quand en 1900 le propriétaire des lieux décide de ne pas renouveler le bail, la colonie se disperse, sans heurts.

Léon Tolstoï (1828-1910 ) photographié en 1897 (Bibliothèque du Congrès, EUA, Wikimedia)

D'autres expériences britanniques sont inspirées de l'anarchisme chrétien de Tolstoï. Un de ses amis, l'économiste John C. Kenworthy, fonde ainsi la colonie Purleigh (1897-1899) au nord-est de Londres. En un an, ses effectifs passent de 5 à 65 colons. Les dissensions croissent au même rythme - notamment sur la nécessité de sélectionner les nouveaux venus ! Purleigh ne résistera pas plus de deux ans. D'autres colonies tolstoïennes apparaissent et disparaissent rapidement, si bien qu'au début du 20e siècle il n'en subsiste plus aucune.


POUR ALLER PLUS LOIN

Anarchisme individualiste, naturisme libertaire et végétarisme

L'Association internationale des travailleurs, créée en 1864, connaît en 1872 une scission entre, d'un côté, la ligne centralisatrice (Marx, Engels) et, de l'autre, la ligne anti-autoritaire (Bakounine, Guillaume). Cette scission marque les débuts effectifs du mouvement anarchiste, qui se divise en plusieurs courants. Tous visent l'abolition de l'Etat centralisateur mais ils n'ont pas les mêmes stratégies pour y parvenir.

Pour le communisme libertaire, l'avénement d'une société nouvelle passe par la décentralisation et la multiplication de communes autogérées (la Commune de Paris en 1871 reste une de ses grandes références).

Pour l'anarcho-syndicalisme, le travail est au centre de la nouvelle société dont la cellule de base est le syndicat, et la principale stratégie pour abattre l'Etat centralisateur est la grève générale.

L'anarchisme individualiste met en avant l'émancipation de l'individu, qui doit d'abord s'efforcer de se changer lui-même pour qu'une nouvelle société puisse voir le jour.

Ceci dit, dans le dernier quart du XIXe siècle, le mode d'action des anarchistes les plus endurcis est la "progagande par le fait", c'est-à-dire l'assassinat de personnalités politiques et l'attentat à la bombe, censés provoquer une prise de conscience et, partant, une insurrection révolutionnaire. L'Etat répond à la violence par la violence et cette stratégie mène à une impasse, dont il va falloir sortir en tentant de rompre avec l'image de l'anarchiste terroriste.

La création des milieux libres participe de cette rupture. Elle représente une autre forme de "propagande", non-violente et qui passe par l'expérimentation au quotidien de nouveaux modes de vie, de production et de consommation, qui préfigurent la nouvelle société que les anarchistes désirent instaurer.

Le naturisme libertaire s'incrit dans ce mouvement. Ses stratégies "procèdent en deux temps, l’avènement d’un nouvel homme, conscient, suivant des principes hygiéniques et moraux, (...) puis la constitution de communautés autonomes, la possibilité de vivre selon les principes assimilés individuellement." (Coste 2019 p.198). Le naturisme libertaire peut donc être vu comme un sous-ensemble de l'anarchisme individualiste, dans la mesure où il met l'accent sur la transformation de l'individu.

Si l'on observe ce qui se passe dans plusieurs pays européens à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, on voit émerger un ensemble d'idées relevant de l'anarchisme individualiste. Ces idées inspirent souvent la création de communautés, dont une partie - mais pas toutes - relèvent du naturisme libertaire.

En France, par exemple, la création du milieu libre de Vaux est liée au naturisme, mais ce n'est pas du tout le cas de l'Essai d'Aiglemont. Tous deux sont pourtant des rejetons - qui plus est nés la même année - de la mouvance anarchiste.

Il en va de même dans d'autres pays : le naturisme libertaire est l'un des avatars de l'anarchisme individualiste, mais pas le seul. Et ses déclinaisons varient sensiblement d'un pays à l'autre.

Végétarisme et anarchisme se rejoignent chez les naturistes libertaires des années 1900, qui refusent toute forme de domination, y compris celle des humains envers les animaux. Le végétarisme représente également à leurs yeux une double émancipation : économique dans la mesure où la réduction des besoins favorise la quête de l'autosuffisance et libère du temps qui peut être consacré à la politique et à la culture ; émancipation culturelle aussi, car manger différemment c'est s'affranchir d'habitudes bourgeoises. Tous les anarchistes n’adhèrent cependant pas à ce crédo, loin de là, et le végétarisme était il y a un siècle, tout comme aujourd'hui, l'objet de chaudes discussions.


Ressources

Nouvelles de nulle part de William Morris (1888). Une utopie post fouriériste et libertaire (texte, 12p. environ)

Le Britannique William Morris est un des acteurs essentiels du monde intellectuel, artisanal, artistique et socialiste de la fin du XIXe siècle. Son livre "News from Nowhere" présente une société idyllique, organisée dans un monde essentiellement rural, calme, et libéré des villes tentaculaires et d’une industrialisation dégradante pour l’homme et l’environnement.

(Michel Antony. Cahiers Charles Fourier, 2015/n°26)